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La concurrence entre les Etats du XVIIIe siècle à nos jours

La concurrence profite à tous, y compris aux petites nations.

La guerre est la poursuite de la politique par d'autres moyens, selon Clausewitz. Mais elle n'est pas la poursuite de la concurrence par d'autres moyens, déclare Roland Vaubel, professeur à l'Université de Mannheim et coauteur d'un ouvrage qui sortira bientôt (1). La concurrence encourage et renforce la paix entre les nations. Entre les Etats, elle est analysée sous deux formes principales, la mobilité des citoyens (exit) et la comparaison des performances (yardstick competition), explique-t-il lors d'une présentation à Zurich, au Liberales Institut.

La concurrence profite à tous, y compris aux petites nations. Le classement de l'IMD sur la compétitivité des pays souligne les mérites de la concurrence et les avantages des petites nations. Cette année encore, derrière les Etats-Unis, ce sont Singapour, Hong Kong, la Suisse et le Luxembourg qui complètent le Top 5. Une petite dimension incite à l'ouverture aux autres et stimule les échanges économiques, culturels et scientifiques. Elle renforce en même temps la culture locale et les liens entre le citoyen et l'Etat. Cette quête de la bonne combinaison entre le capitalisme global et les valeurs locales assure le succès au XXIe siècle. Ce mariage de deux notions complémentaires porte un nom, le «glocal». Les protectionnistes de gauche et de droite refusent de croire en ses vertus. Pourtant les philosophes et économistes l'ont démontré depuis fort longtemps.

C'est au XVIIIe siècle que le thème de la concurrence entre Etats est apparu et s'est progressivement enrichi. David Hume évoque en 1742 la jalousie mutuelle des pays dans les arts et les sciences. Sur la Chine, l'avantage fondamental de l'Europe réside dans sa diversité par rapport aux structures homogènes de l'Empire chinois, selon le philosophe anglais. Alexis de Tocqueville prolonge cette piste de réflexion. En 1835 il affirme que rien n'est plus contraire au bien-être et à la liberté que de grands empires. Et le sociologue français Jean Baechler, élève de Raymond Aron, rappellera que la période chinoise la plus prospère recouvre le cinquième et le troisième siècle avant notre ère, durant laquelle son organisation a été relativement décentralisée. Jean-Jacques Rousseau ne parle pas de concurrence entre Etat. Mais il écrit dans le Contrat social que pour mille raisons «un petit Etat est proportionnellement plus fort qu'un grand». Plus l'Etat grandit et plus la liberté diminue, ajoute-t-il.

Montesquieu ajoute de nouvelles dimensions au débat. Dans L'Esprit des lois, c'est le premier à citer le commerce comme facteur capable d'éviter la violence entre les Etats. C'est aussi le premier à parler de concurrence en termes de mobilité des capitaux. L'Ecossais Adam Ferguson, l'un des pères fondateurs de la sociologie, écrit en 1767, dans son Essai sur la société civile, que «la rivalité entre les Etats peut revigorer les principes de la vie politique». C'est aussi lui qui introduit le terme d'ordre spontané découlant de l'interaction humaine, thème approfondi par Friedrich Hayek.

Adam Smith, un autre Ecossais, n'est pas seulement le philosophe du marché. En 1776, il évoque la possibilité d'abandonner un pays si la charge fiscale est exagérée. Une idée reprise en France par Jacques Turgot (1778) qui emploie la jolie formule du «vote avec les pieds» lorsqu'il s'agit d'échapper aux conséquences d'un mauvais gouvernement. L'approche fiscale mènera, deux siècles plus tard, à l'analyse approfondie de James Buchanan, dans son ouvrage de référence (The power to tax). La question est de savoir combien le citoyen est prêt à verser volontairement en impôts sachant que le gouvernement est un «Léviathan qui maximise ses recettes».

Une autre piste sera explorée par Lord Acton, en 1877, la concurrence institutionnelle entre Etats. La démocratie fonctionne mieux si les Etats sont comparés. Elle promeut une diversité des savoirs et protège les minorités, ajoute-t-il. Enfin, sur ce thème Friedrich Hayek introduit l'idée d'une concurrence entre Etats à travers celle des monnaies. Une constante apparaît dans la série de portraits de Roland Vaubel. Elle décrit souvent des représentants de minorités, des Ecossais comme Adam Smith ou Hume, ou des représentants d'une religion minoritaire (Lord Acton).

Roland Vaubel ne dépeint que les avantages de la concurrence entre Etats, mais regrette l'emploi du terme de concurrence. «Tous les pays ne sont pas sur la ligne de départ en espérant que le meilleur gagne.» Mieux vaudrait reprendre Milton Friedman et parler de liberté de choisir (free to choose). Sur ce point, Vaubel soulève un aspect crucial. Trop de combats libéraux ont été perdus parce que la bataille des mots a été perdue. Mais il s'égare s'il stigmatise l'aspiration à de meilleures pratiques. La question n'est pas de recommander un principe d'organisation, mais une norme et des valeurs, un processus ouvert qui mène au progrès.

Pascal Couchepin explique l'identité nationale suisse comme une méthode, une recherche de solutions consensuelles et pragmatiques qui tient compte de la diversité des êtres et des intérêts ainsi qu'une recherche d'ouverture. Une formule à succès qui remonte à la nuit des temps. L'Allemand Dieter Zetsche, président de Daimler, ose parler de la création de la Suisse en 1291 comme d'un acte «glocal».

(1) Institutional competition, Andreas Bergh and Rolf Hoijer, Edward Elgar Publishing, 2008.

Emmanuel Garessus, Le Temps

21. Mai 2008