Une fois de plus, l’élite universitaire sceptique à l’égard du marché et du capitalisme refait une démonstration de sa hauteur d’esprit. Dans le très étatiste Guardian, un groupe d’économistes renommés a publié, sous le titre « We economists have done the maths: ‘growth’ is a doomed strategy – there is a better way », un plan visant à éradiquer la pauvreté sur la planète. Une stratégie élaborée avec le concours de l’ONU.
Lutter contre la pauvreté sans croissance économique
On peut y lire : « Poverty is manufactured », autrement dit « La pauvreté est fabriquée par l’homme ». Mais la bonne nouvelle venue du monde universitaire et de l’ONU serait précisément que, puisqu’elle est d’origine humaine, elle pourrait également être vaincue par l’action humaine, au moyen d’un effort collectif ciblé. Le système économique capitaliste, axé sur la croissance, serait d’ailleurs responsable non seulement de la persistance de la pauvreté dans le monde, mais aussi de la destruction de la planète, laquelle engendrerait à son tour davantage de pauvreté.
Les questions économiques et écologiques sont ici habilement combinées, ce qui semble toutefois plutôt nuire à la rigueur du raisonnement. À la cohérence d’une argumentation fondée sur l’économie se substitue l’idée plutôt audacieuse selon laquelle les pays pauvres pourraient s’affranchir de la pauvreté sans croissance économique et, par conséquent, sans porter atteinte à l’environnement.
Cette conception prend corps dans une nouvelle « feuille de route ». Celle-ci réclame une compréhension de l’économie entièrement nouvelle et inclusive, au-delà du capitalisme et de la pensée centrée sur la croissance, qui placerait la promotion des droits humains au premier plan. Parmi les participants figurent, comme on pouvait s’y attendre, l’anthropologue de gauche Jason Hickel, le critique marxiste du capitalisme Thomas Piketty et, bien sûr, le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, qui, au milieu des années 2000, apporta son soutien intellectuel au président vénézuélien Hugo Chávez et à sa politique.
Si, comme l’affirme cette nouvelle feuille de route, la pauvreté est créée par l’homme, plus précisément par un capitalisme obsédé par la croissance, la logique la plus élémentaire conduit à exiger que l’on inverse simplement le cap en renonçant à la croissance au profit des pauvres. C’est la « décroissance » qui est préconisée : une recette vieille de plusieurs années et, en réalité, réfutée depuis longtemps. Elle est aujourd’hui remise au goût du jour grâce aux fonds de l’ONU et sous la direction d’Olivier De Schutter, « rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme ». De telles revendications font facilement les gros titres. Il est toutefois permis de douter qu’elles permettent d’atteindre l’objectif recherché.
De mauvaises questions et de mauvaises réponses
De nombreuses ONG et des experts tels que ceux cités plus haut ont été sollicités pour élaborer la feuille de route. Les agences de l’ONU participantes ont ainsi au moins trouvé de quoi occuper leurs employés : dépenser une nouvelle fois de l’argent pour de mauvaises idées et soutenir des ONG qui posent les mauvaises questions.
Car la question n’est pas de savoir comment la pauvreté apparaît mais comment la prospérité apparaît. La pauvreté est l’état naturel de l’être humain ; tous les pays, y compris ceux qui sont aujourd’hui riches, sont issus de la pauvreté. Ils y ont précisément échappé grâce à ce que nous pouvons décrire, au fil de l’histoire, comme le progrès économique et donc, en définitive, comme la croissance économique. Négliger ce fait est fatal, car cela empêche de poser la question décisive : de quoi les pays et les sociétés pauvres ont-ils besoin pour accéder à la prospérité ? Comment la prospérité, une prospérité largement partagée, se crée-t-elle ?
Si, à l’inverse, on considère la pauvreté comme une création humaine, on en recherchera les causes avant de lui trouver un coupable : outre le colonialisme, le responsable serait alors précisément le capitalisme et sa tendance, certains parlent de sa « contrainte » intrinsèque, à une croissance constante, qui se ferait au détriment de ceux qui restent à la traîne. C’est la vision des économistes raisonnant à somme nulle, qui ne comprennent pas que, dans une économie de marché capitaliste et dans le commerce international qui en découle, toutes les parties prenantes améliorent en principe leur situation.
Les véritables causes de la pauvreté
La pauvreté peut néanmoins résulter de fautes et être créée par l’homme, mais d’une manière tout autre que celle présentée dans la nouvelle feuille de route : non comme la conséquence de la croissance économique de certains aux dépens des autres, mais en raison des omissions coupables et des erreurs commises par les gouvernements des pays concernés.
La feuille de route omet de signaler que c’est précisément là où règnent la sécurité juridique, la protection de la propriété, l’économie de marché et le libre-échange, c’est-à-dire des institutions qui rendent possibles un travail humain productif et des échanges mutuellement avantageux de biens et de services, que les individus échappent à la pauvreté et que la prospérité générale progresse peu à peu. Elle ne souligne pas davantage que, là où dominent la corruption et le népotisme, et où les institutions essentielles au bon fonctionnement d’une économie de marché sont sapées par une action publique dysfonctionnelle, des pays entiers ou des groupes de population se voient empêchés de se libérer de la pauvreté.
C’est exactement ce que l’on peut observer dans des pays autrefois pauvres qui font aujourd’hui partie des pays émergents, et plus encore, bien sûr, dans les pays dits riches qui, comme nous l’avons dit, sont eux aussi sortis de la pauvreté. Affirmer que les pays aujourd’hui riches auraient surmonté la pauvreté en renonçant à la croissance économique serait évidemment totalement absurde. Personne ne voudrait le prétendre. Pourtant, il faudrait soudain que d’autres lois s’appliquent et que la réduction de la croissance devienne la voie permettant de sortir de la pauvreté !
La redéfinition de la « pauvreté »
Joseph Stiglitz s’est discrédité lorsqu’il conseillait autrefois au gouvernement vénézuélien de distribuer aux pauvres les recettes publiques tirées d’un secteur pétrolier alors florissant, et donc de les engloutir dans la consommation au lieu de les consacrer aux infrastructures et à des usages productifs, tout en affirmant qu’une inflation de 15 %, comme celle qui régnait alors au Venezuela, ne posait aucun problème, pourvu que l’on redistribue. Il n’a dès lors aucune légitimité pour formuler aujourd’hui ne serait-ce qu’une seule proposition visant à améliorer la situation des pauvres.
Pour aboutir à leurs recettes, les auteurs de la feuille de route ont d’abord dû redéfinir le concept de « pauvreté ». Il semble en effet réducteur de ne définir la pauvreté qu’en termes monétaires, et l’extrême pauvreté comme un revenu journalier inférieur à 1,50 dollar. Il existe bien sûr d’autres dimensions de la pauvreté qui ne peuvent être exprimées en unités monétaires, tout dépend précisément de ce dont on souhaite parler. Les données monétaires peuvent cependant fournir un étalon de comparaison qui permet également de dégager des tendances et des évolutions.
Or c’est précisément ce que la nouvelle feuille de route se refuse à regarder en face, notamment le constat que la tendance des dernières décennies montre sans ambiguïté un recul de la pauvreté mondiale et une diminution constante de l’écart entre les pays dits pauvres et les pays riches. Ces chiffres montrent qu’un nombre encore considérable de personnes vivent certes dans une pauvreté humainement inacceptable, mais que leur nombre absolu, tout comme leur part dans la population mondiale, a diminué continuellement au cours des dernières décennies et continuerait à diminuer, après avoir récemment augmenté de nouveau, sans la multiplication des guerres et des conflits, ainsi que des gouvernements autocratiques et corrompus. La feuille de route ne s’interroge pas sur le rôle joué à maintes reprises par l’«aide au développement» promue par l’ONU, qui a rempli les poches de fonctionnaires corrompus et rendu les pays pauvres dépendants des aumônes des pays riches.
Les droits humains et l’inclusion ne suffiront pas
En définitive, les propositions reposent sur une intensification de la redistribution, assortie toutefois d’une croissance plus faible. Il s’agirait donc de produire moins tout en distribuant davantage. La création de valeur économique devrait diminuer, le stock de capital se réduire ou cesser de croître, et la prospérité des plus pauvres augmenter grâce à la consommation du capital existant. Cela ne saurait évidemment être durable ; cela ne peut fonctionner d’aucune manière. Mais l’absurdité de l’idée est dissimulée sous une rhétorique des droits humains et l’attisement d’une panique écologique.
Il faut d’abord avoir les moyens économiques de s’offrir les droits humains au niveau des civilisations occidentales, de même que l’inclusion et tout ce que ce terme recouvre. Le meilleur exemple est celui du travail des enfants : au XIXe siècle, comme durant les siècles précédents et, de toute façon, dans l’agriculture, il constituait la norme en Europe également et était indispensable à la survie. Ce ne sont ni les lois ni la redistribution qui l’ont fait disparaître, mais la révolution industrielle et le fait que, grâce au mode de production capitaliste, l’économie — autrement dit, le travail humain — est devenue plus productive, tandis que les salaires réels ont continuellement augmenté. C’est précisément ce que l’on appelle la croissance économique, que les auteurs de la feuille de route présentent comme la cause de la pauvreté !
Au Bangladesh, le développement de l’industrie textile a permis à d’innombrables femmes de s’affranchir de l’asservissement lié au travail agricole et, enfin, d’envoyer leurs enfants à l’école. La libération des femmes d’une dépendance dégradante et l’amélioration de l’éducation des jeunes ont été les conséquences de la croissance économique. Naturellement, cette société en développement était loin d’être idyllique en matière de normes sociales et de droits humains, et demeurait encore très éloignée de notre conception de la prospérité et du dépassement de la pauvreté.
Mais il s’agissait, et il s’agit toujours, d’un processus allant dans la bonne direction, à condition qu’il ne soit pas interrompu par l’incapacité politique de ces pays, mais aussi par des recettes néfastes, dictées par l’idéologie, que de prétendues forces progressistes issues de nations industrielles très développées imposent aux pays plus pauvres avec l’appui de l’ONU.
La panique autour de l’environnement et de sa destruction comme diversion
Afin d’écarter le constat selon lequel les personnes pauvres ont précisément besoin de croissance et de ce qui la rend possible — avant tout l’État de droit, la protection de la propriété et la liberté économique —, les auteurs de la feuille de route associent leurs analyses et leurs recettes au prétendu risque d’une destruction de la planète causée par la croissance.
Ce faisant, ils tentent de minimiser les données récentes qui indiquent un découplage croissant entre la croissance et la consommation de ressources dans les pays hautement industrialisés. Selon Jason Hickel, la «croissance verte» serait illusoire. Un découplage entre croissance et consommation de ressources serait certes théoriquement possible, affirme la feuille de route, mais les données empiriques montreraient qu’il progresse beaucoup trop lentement, qu’il ne se produit pas à l’échelle mondiale et qu’il n’avance pas au rythme nécessaire.
Il s’agit là d’une erreur de raisonnement classique, fondée sur une vision statique de l’économie. Elle néglige le fait que la dynamique de découplage évoquée se diffusera aux pays encore moins développés dès que la logique de la croissance capitaliste commencera à s’y déployer. Les pays émergents actuels en fournissent précisément la meilleure preuve. La concurrence innovante propre à l’économie de marché entraîne une diminution de la consommation de ressources, car celle-ci permet de réduire les coûts de production et procure donc un avantage concurrentiel. On pourra lire à ce sujet le livre d’Andrew McAfee paru en 2019, More From Less (« Plus avec moins »), auquel Jason Hickel a répondu peu après avec son « contre-livre », Less Is More (« Moins, c’est plus »), sous-titré Comment la décroissance sauvera le monde.
Des recettes contre-productives
Hickel, qui veut ramener l’humanité à une conception animiste de la nature selon laquelle celle-ci ne devrait plus être un objet de domination et d’exploitation humaines, et ses compagnons de route entendent en définitive priver les pays pauvres de ce qui a enrichi les sociétés aujourd’hui prospères. Les critiques de la croissance souhaitent naturellement, eux aussi, la prospérité pour les pays pauvres, mais une prospérité qui tomberait en quelque sorte du ciel.
Car comment la prospérité pourrait-elle apparaître si nous réduisons la croissance, la création de valeur et le progrès technologique, donc aussi notre consommation et nos échanges avec les pays moins riches, cessant ainsi de leur offrir des débouchés lucratifs ? Comment «redistribuer» si le gâteau ne cesse de rétrécir ? Et comment la prospérité pourrait-elle également naître dans ce que l’on appelle le Sud global si l’objectif se nomme «décroissance» ? Ce sont là des contradictions et des incohérences que seul le principe d’espérance permet de masquer ; mais, dissocié du bon sens économique, celui-ci ne produira jamais que de la misère et conduira ainsi, effectivement, à une pauvreté créée par l’homme.
Les promoteurs de la nouvelle feuille de route ont un mantra : la croissance pour la croissance ne serait pas une solution. Ils ont peut-être raison sur ce point. Mais qui souhaite donc la croissance pour elle-même ? Accuser leurs adversaires de le vouloir revient à construire un homme de paille. Personne ne veut la croissance pour la seule croissance, mais toujours afin d’atteindre d’autres objectifs : la prospérité, l’amélioration de la qualité de vie, une existence offrant davantage de loisirs et de possibilités de formation et, en définitive, une vie autonome.
Les véritables causes du progrès humain
Karl Raimund Popper qualifia l’invention de la machine à laver de plus grande avancée pour l’émancipation des femmes. Comme l’a montré le médecin, professeur d’université et statisticien suédois Hans Rosling dans une célèbre conférence TED, l’achat d’une machine à laver par sa mère lui a non seulement donné le loisir de lire enfin des livres, mais lui a aussi permis d’amener ses enfants à la lecture et de les inciter ainsi à poursuivre des études supérieures. Sans cela, il ne serait jamais devenu professeur d’université. La leçon à en tirer est donc que les appareils ménagers constituent une condition préalable à l’ascension sociale de la génération suivante.
La croissance économique, qui rend l’innovation technologique et des biens autrefois luxueux accessibles au plus grand nombre, améliore la vie des individus et leur ouvre de nouveaux espaces de liberté, est en définitive la condition de tout ce qui nous importe et fait progresser l’humanité. La diaboliser et proposer la décroissance comme solution de remplacement est une stratégie destructrice, car, sous l’apparence du bien, elle plonge les êtres humains dans la misère ou les y maintient.
En bref : ce n’est pas au moyen d’une feuille de route élaborée par des experts et destinée à être mise en œuvre à l’échelle mondiale par une organisation internationale telle que l’ONU que la pauvreté sera vaincue dans le monde. Il s’agit d’une approche descendante, constructiviste et imprégnée de l’esprit planificateur d’une bureaucratie sociale rationaliste.
Les individus et les sociétés entières échappent d’eux-mêmes à la pauvreté lorsqu’on leur en laisse la liberté et lorsque ceux qui portent la responsabilité du bien commun leur garantissent les conditions juridiques et institutionnelles nécessaires, avant tout la protection de la propriété et l’assurance que les contrats seront exécutés. La véritable «feuille de route» est imprévisible : elle n’est pas conçue, mais réalisée par les êtres humains qui entreprennent et coopèrent en échangeant des idées, des biens et des services. Pour cela, ils n’ont besoin ni de spécialistes des droits humains de l’ONU ni de militants écologistes.
Cet article du professeur Martin Rhonheimer a paru dans la lettre d’information de l’Austrian Institute. Il est reproduit ici avec son aimable autorisation.



