Ce texte est une version résumée par Le Regard Libre de la conférence de Jérôme Perrier donnée en février 2026 à la Journée libérale romande, à Lausanne. Agrégé d’histoire et docteur en histoire de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, Jérôme Perrier est l’auteur de la note «Le détournement populiste du courant libertarien» publiée l’an dernier en deux tomes par la Fondation politique pour l’innovation (Fondapol). Retrouvez le dossier complet du Regard Libre N°125 | Dossier «Quelles alliances pour les libéraux?».
Titre de l’intervention : Quelles alliances pour les libéraux dans un monde qui change ?
Le courant libertarien américain dont la grande figure fut Murray Rothbard a quitté l’anti-étatisme dogmatique pour s’allier avec la droite populiste. Une trajectoire qui pose une question centrale aux libéraux: jusqu’où s’allier sans se renier?
L’un des penseurs décisifs de ce courant est l’économiste et philosophe américain Murray Rothbard (1926-1995). Disciple de l’école autrichienne d’économie et de l’un de ses théoriciens majeurs, l’économiste austro-américain Ludwig von Mises, Rothbard a radicalisé les principes des libéraux classiques. Là où ces derniers défendaient un Etat minimal, limité aux fonctions régaliennes que sont au moins la défense, la police et la justice, Rothbard franchit une étape supplémentaire : il plaide pour la disparition pure et simple de l’Etat. Selon cette théorie, souvent appelée anarcho-capitalisme, toute contrainte publique constitue une atteinte aux droits naturels de l’individu.
Tradition des droits naturels de Locke
Au cœur de cette philosophie se trouve une idée centrale: la souveraineté absolue de l’individu. Dans cette perspective, la propriété privée est un droit fondamental et toute forme d’imposition devient une spoliation. L’impôt, sous quelque forme que ce soit, est perçu comme une violation du droit de propriété; du vol pur et simple. Le rôle de l’Etat ne peut donc être justifié. Cette radicalisation distingue profondément Rothbard des grands représentants du libéralisme du XXe siècle. Des auteurs comme Friedrich Hayek – lui aussi issu de la tradition autrichienne – ou Milton Friedman – inspirateur du monétarisme – restaient, eux, attachés à l’idée d’un Etat minimal.
Cette divergence ne porte pas seulement sur le rôle de l’Etat. Elle concerne aussi la manière de justifier le capitalisme. Les économistes libéraux classiques adoptaient souvent une approche utilitariste: le marché est préférable parce qu’il fonctionne mieux et produit davantage de richesse. Rothbard, lui, se réclamait de la tradition des droits naturels héritée de John Locke. Le capitalisme n’est pas seulement moral parce qu’il est efficace: il l’est également parce qu’il ne viole pas les droits inaliénables de l’individu.
De cette vision découle ce que les libertariens appellent le «principe de non-agression»: aucune personne ne doit subir de contrainte ou de violence, y compris de la part de l’Etat. Cette idée nourrit notamment une forte tradition isolationniste au sein du libertarianisme américain. Les guerres et les interventions extérieures sont considérées comme des violations du droit des individus.
Des alliances politiques changeantes
Or justement, si la doctrine libertarienne se veut radicalement cohérente, son histoire politique est beaucoup plus mouvante. Dans les années 1960, une partie des libertariens américains s’est ainsi alliée à la gauche radicale. L’opposition à la guerre du Vietnam, la critique de l’Etat et la défense de certaines libertés individuelles ont alors rapproché ces militants de mouvements contestataires, parfois très éloignés du libéralisme traditionnel.
Rothbard lui-même a soutenu certains acteurs de la gauche radicale américaine et adopté des positions très critiques à l’égard de la politique étrangère des Etats-Unis. L’hostilité à l’intervention militaire constituait alors le principal point de convergence. Mais à partir des années 1970, un basculement s’est opéré. Rothbard et une partie des libertariens ont progressivement rompu avec la gauche pour chercher des alliances du côté de la droite conservatrice. Ce tournant stratégique a été pleinement théorisé dans les années 1990.
L’idée centrale est simple: si le libertarianisme veut peser politiquement, il doit sortir du cercle académique et s’adresser aux classes moyennes américaines, en particulier blanches1. Hayek et Mises ne croyaient pas qu’on puisse basculer en un jour dans une société libérale et pensaient qu’ils devaient d’abord gagner la guerre des idées. Rothbard, au contraire, a opté pour une stratégie «populiste», comme il la nomme lui-même.
Pour lui, la conquête du pouvoir passe par un discours capable de mobiliser une partie de l’électorat contre les élites politiques, bureaucratiques et intellectuelles. Cette stratégie s’inspire explicitement de méthodes politiques éprouvées, y compris communistes et nazies2. Par exemple, Rothbard a parfaitement compris que la revendication de sécurité était très forte aux Etats-Unis et s’est alors mis à défendre le droit de la police de tirer sur à peu près tout ce qui bouge – ce qui n’est pas très évident pour un libéral.
Le tournant populiste
Cette stratégie s’est notamment manifestée lors de la campagne présidentielle américaine de 1992, lorsque Rothbard a soutenu la candidature du conservateur Pat Buchanan aux primaires républicaines. Buchanan a alors développé un discours nationaliste et populiste qui annonce, par certains aspects, la rhétorique trumpiste des décennies suivantes.
Ce moment marque une étape importante dans l’évolution d’une partie du mouvement libertarien. A partir de ce moment, certains libertariens ont cherché à articuler leurs idées économiques avec le discours culturel et identitaire de la droite populiste.
Cette orientation s’est renforcée par plusieurs épisodes politiques ultérieurs. Le mouvement Tea Party, à partir de 2008, puis les élections de Donald Trump en 2016 et en 2024 illustrent l’émergence de nouvelles coalitions politiques aux Etats-Unis. Dans ces mouvements, des thèmes libertariens – hostilité à l’impôt, critique de la bureaucratie, défense du marché – se combinent parfois avec des positions conservatrices ou nationalistes.
Aujourd’hui encore, cette évolution se manifeste dans certaines alliances. Plusieurs figures de la Silicon Valley, comme Peter Thiel ou Elon Musk, se réclament partiellement de l’héritage libertarien tout en soutenant des projets politiques proches de la droite populiste.
Une tension au cœur du libertarianisme
Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: ces alliances restent-elles compatibles avec les principes du libéralisme? Le libertarianisme repose théoriquement sur trois piliers: la liberté économique, la liberté individuelle et l’isolationnisme en politique étrangère. Or certaines positions adoptées dans le cadre de ces nouvelles alliances peuvent entrer en contradiction avec ces principes.
La question de l’immigration, par exemple, pose un problème évident. Une doctrine fondée sur la liberté individuelle devrait logiquement défendre la liberté de circulation des personnes. Pourtant, certains libertariens justifient aujourd’hui des politiques migratoires restrictives au nom du droit de propriété – d’ordinaire d’ordre individuel mais étendu en l’occurrence aux nations – ou de la protection des communautés locales.
Le débat sur l’avortement illustre également ces tensions. Si l’individu est souverain sur son propre corps, comment justifier une interdiction de l’avortement? Face à cette difficulté, certains libertariens proposent de transférer la décision aux différents Etats, afin d’éviter une position trop tranchée.
Le débat actuel autour des libertariens américains illustre ainsi une tension permanente dans l’histoire du libéralisme: comment concilier fidélité aux principes et efficacité politique? La question demeure ouverte. Mais une chose est certaine: les alliances que nouent les libéraux ne sont jamais neutres. Elles façonnent la manière dont leurs idées se transforment – et parfois se déforment – au contact de la réalité politique. Car lorsqu’un mouvement remet en cause les principes du libéralisme politique, tels que l’Etat de droit, la séparation des pouvoirs ou la liberté individuelle, la compatibilité avec le libéralisme devient pour le moins discutable.
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Voir notamment Murray Rothbard, The Religious Right. Toward a Coalition, février 1993.
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Rothbard est très clair dans son texte confidentiel Toward a Strategy for Libertarian Social Change, daté d’avril 1977 et disponible en ligne dans sa langue originale.



