Ce texte est une version résumée par Le Regard Libre de la conférence de Jean-Marc Daniel, professeur émérite d’économie à ESCP Business School, donnée en février 2026 à la Journée libérale romande, à Lausanne. Retrouvez le dossier complet du Regard Libre N°125 | Dossier «Quelles alliances pour les libéraux?».
Titre de l’intervention : Retour du protectionnisme, quelles conséquences ?
Face au retour du protectionnisme, il importe de rappeler qu’il n’y a pas de prospérité sans échanges, concurrence et travail. Pour les libéraux, l’enjeu n’est pas de se replier, mais de nouer de nouvelles alliances avec le monde de demain.
Le protectionnisme n’est pas une nouveauté. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est le prestige intellectuel qu’il retrouve aujourd’hui. Au nom de la souveraineté, de la réindustrialisation ou de la défense des classes moyennes, il redevient une option politiquement respectable. Il faut mesurer ce que cette évolution signifie: non seulement un recul du libre-échange, mais aussi une menace sur la prospérité et, à terme, sur la liberté politique elle-même.
Les économistes, dans leur immense majorité, ont pourtant toujours défendu une idée simple: l’échange est préférable à la fermeture. David Ricardo, William Nassau Senior, Frédéric Bastiat, puis, de nos jours, Gregory Mankiw, ont montré sous des formes différentes qu’une économie ouverte produit davantage de richesse qu’une économie barricadée. Pourquoi? Parce que le libre-échange stimule la concurrence, fait baisser les prix, élargit les débouchés et pousse les producteurs à l’efficacité.
L’histoire du libéralisme économique est d’ailleurs inséparable de cette conviction. Dans la Magna Carta, texte fondateur des libertés anglaises, Londres et Bordeaux bénéficiaient déjà d’un régime favorable au commerce. Ce n’est pas un détail : le libéralisme politique et le libéralisme économique sont nés ensemble, dans l’idée que la circulation des biens, comme celle des hommes et des idées, limite l’arbitraire du pouvoir.
Face à cela, les protectionnistes avancent toujours les mêmes arguments. Le premier est celui de la concurrence dite déloyale. Hier, on dénonçait «l’ouvrier chinois à cinq sous» qui ruinerait «l’ouvrier français à cinq francs»; aujourd’hui, on accuse la Chine, l’Inde ou le Bangladesh de casser les prix grâce à des salaires plus faibles ou à des subventions massives. L’argument impressionne, mais il oublie l’essentiel: ce qui compte, au bout du compte, c’est le pouvoir d’achat du consommateur et la capacité d’un pays à rester en avance par l’innovation, la qualité et la productivité.
Aucune nation développée ne peut durablement s’aligner sur les bas coûts. Sa seule stratégie rationnelle consiste à monter en gamme. Ce que j’appellerai, en reprenant une image italienne, la stratégie du Corso Magenta: accepter la concurrence mondiale sur les produits banalisés, et concentrer ses forces sur ce que l’on sait faire mieux que les autres. La prospérité n’est pas dans la fermeture, mais dans l’avance technologique, la qualité, la marque, le savoir-faire, l’organisation. Si plus personne ne travaille sauf en Chine, plus personne n’aura les moyens de s’offrir les produits chinois.
On parle toujours de concurrence déloyale, mais aucune concurrence n’est loyale. Les Allemands, d’une certaine façon, sont déjà déloyaux à l’égard des Français, car ils travaillent. De même, 95% des salariés au niveau mondial gagnent moins que le salaire minimal français (Smic). Il faut avoir une longueur d’avance sur eux.
Démocratie, pouvoir d’achat et souveraineté: un trilemme
La tentation protectionniste renaît toutefois parce que les démocraties occidentales sont confrontées à un véritable malaise. L’économiste turc Dani Rodrik l’a bien montré: nos sociétés veulent à la fois la démocratie, le pouvoir d’achat et la souveraineté économique. Or, ces trois objectifs ne sont pas pleinement compatibles.
Les Etats-Unis de Donald Trump ont choisi la démocratie et la souveraineté, au prix du pouvoir d’achat. Les droits de douane, contrairement à une idée répandue, ne sont pas payés par les producteurs étrangers, mais par les consommateurs américains. Ils constituent un impôt déguisé. La Chine, elle, privilégie la souveraineté et l’efficacité productive, au prix de la démocratie. Quant à l’Europe, elle a jusqu’ici choisi la démocratie et le pouvoir d’achat, en acceptant de perdre une part de souveraineté industrielle.
On peut critiquer ce modèle européen. Il n’en reste pas moins le plus conforme à l’idéal libéral, à condition de le compléter par une stratégie cohérente d’investissement, d’innovation et d’ouverture extérieure. L’erreur serait de croire que l’Europe se sauvera en imitant le trumpisme ou le capitalisme autoritaire chinois. Le protectionnisme ne protège pas la liberté: il la rogne.
Le vrai sujet, pour les décennies qui viennent, est ailleurs. Il tient à la démographie et à l’épargne mondiale. Nous entrons dans un monde où les pays riches sont vieux, tandis qu’une grande partie des pays pauvres ou émergents sont jeunes. C’est là que se jouera l’avenir.
Vieux pays riches vieux et jeune pays pauvres
Les pays développés disposent encore d’une épargne importante. En face, les pays jeunes auront besoin de capitaux massifs pour créer les centaines de millions d’emplois nécessaires à leur urbanisation et à leur développement. Le Nigeria, l’Inde, le Pakistan et d’autres pays d’Asie ou d’Afrique seront au cœur de cette transformation. La question décisive n’est donc pas de savoir comment empêcher les marchandises d’entrer, mais comment faire circuler intelligemment les capitaux, l’investissement, les compétences et les technologies.
Autrement dit, le libéralisme de demain devra penser moins en termes de murs douaniers qu’en termes d’alliances entre pays d’épargne et pays de croissance. Les nations européennes ont tout intérêt à nouer avec les pays jeunes une relation gagnant-gagnant: nous avons l’épargne, ils ont la démographie; nous avons l’expérience industrielle, ils ont les besoins d’équipement; nous avons intérêt à l’ouverture, eux aussi.Il existe, bien sûr, des contre-exemples inquiétants. Certains pays vieillissants vivent au-dessus de leurs moyens, consomment plus qu’ils ne produisent et financent leur niveau de vie par la dette. C’est le cas de la France. Ce déséquilibre n’est pas soutenable. Une nation ne s’enrichit pas durablement par le déficit, les subventions ou les artifices monétaires. Elle s’enrichit par le travail, l’épargne, la production et l’investissement.
C’est là une vérité élémentaire que l’époque semble parfois oublier. Le niveau de vie d’un pays ne dépend pas d’abord des transferts publics ou des slogans politiques, mais de ce qu’il produit réellement. On ne distribue durablement que ce qui a été créé. Lorsque la production stagne, le pouvoir d’achat ne peut être maintenu que par l’endettement, c’est-à-dire par l’appauvrissement futur.
Voilà pourquoi le protectionnisme est une impasse. Il dégrade le pouvoir d’achat et appelle un contrôle croissant de l’économie, donc des libertés. Il prétend rassurer, mais il enferme. Il promet la protection, mais conduit à la pénurie relative et à la routine. Il flatte la souveraineté, mais finit par miner la démocratie ou la prospérité.
Dans ce monde qui change, les libéraux ne doivent donc pas chercher des alliances contre l’ouverture, mais pour l’ouverture. Des alliances avec tous ceux qui comprennent que la liberté économique n’est pas l’ennemie de la cohésion politique, mais sa condition. Des alliances avec les démocraties qui refusent le repli. Des alliances enfin avec les pays jeunes, où se trouve une part essentielle de l’avenir du monde.



