Liberales Institut im Dienst der Freiheit

Institut Libéral
Place de la Fusterie 7
1204 Genève, Suisse
Tél.: +41 (0)22 510 27 90
Fax: +41 (0)22 510 27 91

Aux sources du libéralisme

La soirée-débat du 25 septembre s'est penchée sur les fondements de la philosophie de la civilisation.

Le libéralisme semble être très à la mode à en croire la profusion d'étiquettes qui s'affublent du qualificatif «libéral». Il y a de bonnes raisons pour cela étant donné que la philosophie libérale pose les bases tant de la justice que de la prospérité et, historiquement, a facilité l'essor extraordinaire de l'humanité depuis les Lumières. L'idée humaniste de la liberté ne devrait pourtant jamais être considérée comme acquise, mais cultivée et développée constamment. C'est ce que propose de faire l'Institut Libéral, dédié aussi bien à l'histoire des idées et à la culture libérales qu'à ses applications aux défis contemporains, comme l'a rappelé Pierre Bessard. La soirée-débat du 25 septembre à Genève, dans le cadre de la Société de Lecture, a clarifié quelques unes des nombreuses interprétations et dichotomies apparentes attribuées au libéralisme, tout en revenant sur les penseurs et les praticiens de Suisse romande qui ont contribué à en faire un mouvement dans notre région.

Le philosophe Alain Laurent, directeur de la Bibliothèque classique de la liberté aux éditions Les Belles Lettres et auteur d'une anthologie récente sur les penseurs libéraux, a corrigé certaines confusions régulièrement entretenues dans le climat d'opinion, en particulier par les ennemis du libéralisme. L'une des fables récurrentes consiste à faire croire par exemple que le libéralisme serait dominant partout. Or, il est paradoxal de parler de dominance libérale lorsque les dépenses publiques avalent aisément la moitié de la production économique dans la plupart des pays occidentaux. Il en va de même avec la croissance ininterrompue de la densité réglementaire, que l'on confond avec la régulation (pouvant très bien se faire par les marchés) et qui a encore été accélérée par la bureaucratie de Bruxelles. De même, les ouvrages de sciences économiques passent généralement sous silence le rôle de la libre entreprise et des marchés dans la création de richesses, pour se consacrer à des agrégats destinés finalement à faciliter l'intervention de l'État, selon les sophismes keynésiens. La dernière crise économique et financière aux États-Unis en est illustrative: l'État-providence a causé la crise en voulant faciliter l'accession à la propriété de personnes insolvables, puis l'a encore empirée à travers l'endettement public, théoriquement censé la résoudre.

Alain Laurent fait également un sort aux notions de «néolibéralisme» et d'«ultralibéralisme», auxquelles les antilibéraux ont volontiers recours pour sous-entendre que le libéralisme contemporain serait en quelque sorte en rupture avec le «bon» libéralisme politique d'antan face au libéralisme économique. Or rien n'est plus faux. Les vagues de privatisation, de déréglementation et de libéralisation des échanges qui ont conduit à la mondialisation libérale dès les années 1980 s'inscrivent en parfaite continuité du libéralisme classique. Les réformes entreprises notamment en Grande-Bretagne sous Margaret Thatcher et aux États-Unis sous Ronald Reagan, en réponse à la faillite de l'étatisme, se sont basées sur des mises à jour du corpus libéral développé dès la fin du dix-septième siècle, et non sur une nouvelle interprétation de la liberté. Les économistes et philosophes libéraux influents du vingtième siècle comme Ludwig von Mises et Friedrich Hayek, ou encore Milton Friedman, citent abondamment les libéraux classiques. Le libéralisme contemporain a été adapté à un contexte nouveau, mais il est l'aboutissement de tout ce qui avait été pensé et thésaurisé dans les siècles précédents.

Le libéralisme s'est en tout temps fondé sur la liberté et la responsabilité individuelles, c'est-à-dire sur la primauté de la souveraineté de l'individu, le caractère intangible des droits de propriété, la liberté des échanges, la libre concurrence, la liberté de la presse, la liberté d'association. Loin de créer une opposition entre liberté politique et liberté économique, un auteur classique comme Benjamin Constant conclut par exemple son Commentaire sur l'ouvrage de Filangieri par les mots suivants: «Pour la pensée, pour l'éducation, pour l'industrie, la devise des gouvernements doit être: Laissez faire et laissez passer.» Il en va de même d'auteurs comme Bastiat, Turgot ou même Tocqueville. En référence objective aux textes, il n'y aurait donc jamais eu que des «néolibéraux» ou des «ultralibéraux». Le fait est que tous les libéraux, en tous temps, ont fondé leurs principes sur la liberté économique, non seulement sur une base empirique, le libéralisme en économie menant invariablement à davantage de prospérité, mais également de façon intrinsèque, aucune souveraineté morale de l'individu n'étant possible en politique s'il dépend économiquement de l'État. En l'occurrence la démocratie, qui peut dégénérer en tyrannie de la majorité, n'est pas une garantie suffisante de la liberté politique.

Il y a un grand imposteur dans l'histoire des idées que relève encore Alain Laurent: John Rawls, l'auteur influent de la Théorie de la justice, qui se réclame du libéralisme, mais d'un point de vue intellectuel doit être qualifié de pseudo-libéral. En effet, le principe de la différence qu'il développe est terrifiant du point de vue de la liberté individuelle, dans la mesure où il remet en cause la propriété de chacun sur ses dons, ses aptitudes et les fruits de ses propres efforts: la collectivité serait en droit de demander à l'individu des comptes, ce qui en fait, à toutes fins pratiques, un esclave fiscal. L'utilitarisme collectiviste de Rawls contredit frontalement les fondements du paradigme libéral. Il ouvre la porte à toutes les dérives de l'État social. Le théoricien américain n'a donc pas vraiment sa place dans la pensée libérale.

Commander l'anthologie Les Penseurs libéraux

Commander le Commentaire sur l'ouvrage de Filangieri

L'historien Olivier Meuwly a passé en revue le kaléidoscope de l'émergence du libéralisme en Suisse romande, notamment à Genève et dans le pays de Vaud, où les idées de liberté se sont déployées initialement. Les penseurs libéraux suisses avaient un goût prononcé de la pratique, si bien que leurs idées se reflètent avant tout dans la presse et les débats parlementaires plutôt que dans des traités exhaustifs. À l'exception du groupe de Coppet, dont le rayonnement a dépassé le territoire lémanique, ils étaient rarement des intellectuels à plein temps. À Genève, le grand juriste et magistrat Jean-Jacques Burlamaqui, théoricien du droit naturel et de la séparation des pouvoirs, fut une influence marquante sur Thomas Jefferson et les pères fondateurs des États-Unis. Sa conception de la séparation des pouvoirs, qui intègre le contrôle de constitutionnalité, est considérée supérieure à celle de Montesquieu. Genève, cité savante et prospère, connaît une évolution libérale graduelle, mais constante, à laquelle contribueront le publiciste Étienne Dumont, associé de Mirabeau et traducteur de Bentham, et Jean-Jacques Rigaud, dont les réformes porteront sur le régime électoral, le statut du gouvernement et la publicité des délibérations parlementaires, une cause également appuyée par Pierre-François Bellot. Le juriste Pellegrino Rossi, habitué du salon de Madame de Staël à Coppet, promeut une plus grande unité de la Confédération sans affaiblir le fédéralisme. L'économiste Antoine-Élisée Cherbuliez, autre adepte de Bentham, se penchera sur des thèmes aussi larges que les garanties constitutionnelles, les limites de la démocratie suisse, l'inefficacité de l'action gouvernementale pour combattre la pauvreté. Il énonce également les principes de la science économique, qui le placent dans le sillage de Jean-Baptiste Say.

Dans le pays de Vaud, Frédéric-César de La Harpe peut être considéré comme le fondateur du libéralisme. Il est favorable à la liberté de conscience et à la liberté religieuse, prend parti pour la liberté de la presse, qu'il assimile à un droit naturel. En économie, La Harpe est un lecteur attentif de Destutt de Tracy, de Jean-Baptiste Say et d'Adam Smith. Il s'inspire également de Benjamin Constant, ainsi que de Montesquieu. Associant les anciennes souverainetés cantonales à l'Ancien Régime, il défendra l'unité libérale de la Suisse. Dans le Nouvelliste vaudois, il critique les entraves à la liberté de presse, une justice trop dépendante du pouvoir, les atteintes à la liberté religieuse. Autre figure marquante du pays vaudois, son ami et disciple Charles Monnard s'engage pour la liberté d'enseignement et des cultes et, avec Alexandre Vinet, pour la séparation de l'Église et de l'État. Également historien, Monnard fait de la liberté le principe de l'histoire de la Suisse. C'était aussi un proche de Tocqueville. Dans l'ensemble, le libéralisme suisse romand s'insère dans le courant libéral national et européen grâce à des échanges très intenses, tout en étant connoté par les particularités historiques du terroir. La liberté en politique comme en économie est fondamentale, complémentée par un conservatisme de valeurs fortement influencé par la religion.

À venir: Colloque Charles Monnard

30 septembre 2013