Journée libérale romande 2014

Quelque 80 personnes se sont réunies pour débattre des valeurs éthiques d'une société libre.

Comment renouer avec l'éthique du libéralisme? Comment s'inspirer des praticiens et des penseurs intemporels se rattachant aux valeurs libérales? Comment appliquer ces enseignements aux défis contemporains? C'est pour se pencher sur ces questions que la Journée libérale romande, à l'initiative de l'Institut Libéral et du Cercle Libéral de Lausanne, a réuni quelque 80 personnes le 8 novembre dans la ville de naissance de Benjamin Constant.

En ouvrant la journée, Pierre Bessard, directeur de l'Institut Libéral, a relevé que l'éthique de la liberté est une thématique souvent abordée, mais rarement appréhendée. Dans l'esprit de beaucoup, le libéralisme aurait en quelque sorte besoin d'une dose mesurée de socialisme pour devenir «éthique» — une aberration favorisée par le galvaudage à l'excès de la notion de libéral. Or la réflexion de fond, indépendamment des étiquettes, sur les valeurs éthiques d'une société libre s'impose non seulement parce que dans nos sociétés prospères, les dimensions de justice et d'équité prennent une importance toujours plus grande, mais du fait que le libéralisme a beaucoup à apporter à ce débat, tant au niveau des idées universelles qui s'y rattachent que dans l'expérience et l'exploration de ces idées en Suisse romande.

Le libéralisme romand est une constante indissociable des Lumières européennes. En témoignent les deux praticiens politiques qu'a présentés Pierre Bessard: le pasteur et professeur de littérature Charles Monnard (1790-1865), qui fut également historien, journaliste, député au Grand Conseil et à la Diète fédérale, ainsi que l'avocat Louis Guisan (1911-1998), qui fut conseiller d'État, conseiller national, conseiller aux États et directeur de la Gazette de Lausanne. Pour l'un comme pour l'autre le libéralisme est une façon d'être, dans tous les domaines de la vie: Charles Monnard a épousé une Allemande, Louis Guisan une Grecque... Tous deux reconnaissent le pouvoir des idées et diffusent les leurs à travers la presse et leur engagement politique. Ils sont influencés par les figures marquantes du libéralisme, comme Benjamin Constant et Alexis de Tocqueville, ou encore Montesquieu. La réflexion est la précondition de l'action politique.

Monnard et Guisan ont toujours gardé à l'esprit que le libéralisme devait découler d'une conviction personnelle. Pour Charles Monnard, la liberté est «la condition d'une vie complète, la condition de la civilisation, du développement de la pensée, de l'activité, de l'industrie, des lettres, des sciences, la condition des progrès de l'humanité». Pour Louis Guisan, en politique, «l'action des libéraux n'a qu'une raison d'être, la sauvegarde des libertés personnelles». Les deux se rattachent à l'idée que le libéralisme est le seul véritable humanisme et la seule politique qui serve l'humanité à long terme. D'où le rôle purement subsidiaire de l'État, dont la fonction est de protéger les droits de liberté en administrant la justice de façon impartiale. Monnard et Guisan mettent en garde contre l'étatisme, l'illusion qui consiste à prendre d'une main pour redistribuer de l'autre. Le premier souligne la tentation abusive de « lever des impôts, puiser dans le trésor public, dispenser des faveurs », le second relève l'affaiblissement, par l'État «hypertrophié», des communautés naturelles que sont la famille, l'entreprise, la commune, estimant que «rien n'est plus antisocial que le prélèvement par l'État de sommes qui ne sont pas indispensables à son office».

Commander le livre de Pierre Bessard:
«Charles Monnard: l'éthique de la responsabilité»

Dans une communication générale, Damien Theillier, philosophe, président de l'Institut Coppet à Paris, a rappelé le lien entre la philosophie de la liberté et les valeurs morales. La liberté est en effet le pilier d'une société juste, qui ne se suffit pas à l'analyse économique. Beaucoup commettent par ailleurs l'erreur philosophique de considérer la liberté comme une valeur parmi d'autres, telles que la nation, la tradition, la solidarité ou l'égalité. Ils ne voient pas que la liberté est la condition de toute valeur, comme l'avaient remarqué Aristote et Thomas d'Aquin. Seuls les actes individuels libres permettent de juger de leur moralité et du fonctionnement d'une société, qui n'existe que par l'association volontaire des individus. De ce fait, l'État n'a pas non plus de réalité indépendante des individus: ce qui est immoral pour les individus l'est tout autant pour l'association humaine qu'est l'État. Enfin, la liberté bien comprise contient en elle-même ses propres limites et le remède à ses propres excès, car elle est synonyme de propriété.

Chaque homme a un droit absolu sur sa personne et sur ce qu'il a légitimement acquis. La propriété de soi implique que nul n'a le droit d'utiliser un individu sans son consentement. La propriété est un droit naturel. Il n'est pas un droit concédé par la volonté d'un individu, ni par celle de l'État. C'est à l'opposé de ce que pensait Jean-Jacques Rousseau, pour qui la loi créait la propriété et la liberté résultait d'une convention. À partir de là, on peut établir ce qui constitue un crime dans une société libre: une agression contre la propriété. Cette agression n'est pas assimilable à une simple nuisance, ou à un vice, lorsqu'un individu se nuit à lui-même. Si la répression des crimes est légitime, les nuisances et les vices se combattent avec d'autres armes: la conciliation, la parole, la persuasion, l'éducation. L'État, lorsqu'il sort de sa sphère, et réglemente, taxe, redistribue, est le principal contrevenant à l'éthique de la liberté. Il viole les droits de propriété. Des anti-libéraux, pour justifier ces viols, objectent que la liberté est relative, qu'elle est source de désordres... Or dans une société libre, les droits de propriété sont non seulement protégés, mais ils permettent de dégager des ressources pour se consacrer volontairement aux autres.

Lire le rapport de Damien Theillier:
«Les principes éthiques d'une société libre»

À l'issue du déjeuner, Tibère Adler, directeur romand du think tank Avenir Suisse, a partagé quelques réflexions sur les responsabilités éthiques dans les entreprises privées, une question qui a été régulièrement soulevée ces dernières années. Ces responsabilités sont en partie mises à mal par l'excès législatif: chaque année 7000 pages s'ajoutent à la jungle réglementaire existante... Or les valeurs éthiques, dans une entreprise, doivent être des valeurs librement choisies, puis appliquées de façon cohérente. Par exemple il existe un Code suisse de bonnes pratiques en matière de gouvernance. Ce ne sont que des recommandations, mais les entreprises qui y dérogent sont montrées du doigt. Il y a pourtant dans ce code des recommandations en matière de composition des conseils d'administration, qui, si elles étaient suivies à la lettre, tendraient à n'avoir plus que des administrateurs incompétents... En fait on assiste à un glissement des valeurs choisies au normatif, à l'analyse de façade, alors que chaque entreprise devrait choisir elle-même les buts qu'elle entend poursuivre. L'optimisation fiscale, traditionnellement considérée comme un facteur de bonne gouvernance qui favorise l'emploi et l'innovation, n'est plus perçue positivement dans l'opinion. Or il n'est pas possible de juger des comportements uniquement à l'aune de perceptions changeantes.

La journée s'est poursuivie par trois ateliers participatifs à choix: libéralisme et médecine, qui a porté sur les enjeux de la médecine hautement spécialisée et la collectivisation socialisante des coûts, animé par les médecins Patrick Ruchat, président du Groupement des chirurgiens vaudois, et Alphonse Crespo, vice-président du comité de l'Institut Libéral et fondateur de MedLib; libéralisme et morale, qui s'est notamment consacré à la Théorie des sentiments moraux d'Adam Smith, animé par le professeur Victoria Curzon Price, de l'Université de Genève, présidente du comité de l'Institut Libéral, et Romain Miceli, membre du comité du Cercle Libéral de Lausanne; libéralisme et religion, qui a porté sur les idées d'Alexandre Vinet et leurs implications pour le monde actuel, animé par le professeur Bernard Reymond, de l'Université de Lausanne, et Philippe Gardaz, chargé de cours à l'Université de Fribourg. Des comptes-rendus des ateliers ont été présentés lors de la dernière séance plénière par Frédéric Jollien, Vincent Arlettaz et Emmanuelle Jacquat. Les travaux et les conclusions de la Journée libérale romande feront l'objet d'une publication ultérieure.

20 décembre 2014