A la redécouverte d'Antoine-Élisée Cherbuliez

L'économiste suisse fait l'objet d'un nouvel ouvrage qui relate son parcours atypique et ses idées finalement tranchées.

Antoine-Élisée Cherbuliez (1797-1869) n'est pas un nom spontanément associé au libéralisme, mais ce fut néanmoins une figure influente du dix-neuvième siècle, dans le sillage de Jean-Baptiste Say, tant dans l'arc lémanique qu'au niveau suisse. Un nouveau livre édité chez Slatkine avec le soutien de l'Institut Libéral retrace le parcours peu ordinaire de cet économiste, qui avait initialement retenu l'attention de Karl Marx. L'ouvrage a été présenté lors d'un vernissage conjoint de l'Institut Libéral et des éditions Slatkine le 20 septembre à Genève.

Cherbuliez était surtout connu pour ses affinités avec l'utilitarisme de Bentham, qu'il révisera plus tard. Comme l'a noté Pierre Bessard en introduction, l'intérêt qui en découle aujourd'hui provient notamment de l'évolution de sa pensée, qui souligne l'environnement jamais évident pour le libéralisme, en concurrence permanente avec d'autres courants. Cherbuliez mettra néanmoins en évidence des éléments qui demeurent pertinents à ce jour: la préférence de la prévoyance personnelle à l'assistance collective dans le domaine social, le refus de l'imposition progressive ou de l'impôt sur le capital, qui pénalisent l'épargne et donc la prospérité, ou encore l'échec obligé du socialisme.

Ainsi que l'a relaté dans sa conférence le professeur Paul-Jacques Lehmann, auteur de l'ouvrage Antoine-Élisée Cherbuliez, un économiste libéral suisse oublié, Cherbuliez adopte une attitude ambivalente entre la politique, où il est empreint de conservatisme, et l'économie. Il sera tout d'abord opposé au droit de propriété dans l'interprétation féodale de l'hérédité foncière d'outre-Manche, avant de procéder à un renversement absolu: le droit de propriété est l'élément fondamental sur lequel se base l'épargne, qui permet la croissance économique. Associé un peu vite au mouvement socialiste en raison de son étude de la pauvreté, il montre finalement que le socialisme mène à la destruction de la civilisation, dans son ouvrage Le Socialisme, c'est la barbarie (1848).

Il s'engage notamment pour le libre-échange, le protectionnisme ne générant qu'une impression de favoriser l'industrie et les consommateurs, alors qu'il aboutit à des coûts plus élevés, et donc à des prix plus élevés. Cherbuliez souligne également le rôle économique majeur des entrepreneurs. Tout en étant sévère envers les classes supérieures, il énonce le rôle de la formation ainsi que de l'épargne et de la prévoyance pour soutenir l'autonomie des plus modestes. Dans Le Potage à la tortue (1849), il démontre par le biais d'entretiens pédagogiques que les riches permettent aux ouvriers de vivre. L'État, en revanche, ne doit pas être entrepreneur, les politiques n'ayant pas la compétence de se substituer aux marchés. L'État ne doit pas intervenir sur le marché du travail, ne pouvant déterminer la demande de travail ou les salaires. Pour les mêmes raisons, l'impôt est un mal nécessaire qu'il s'agit de minimiser.

Personnage peu commode, père de cinq enfants, régulièrement en proie à des difficultés financières, élu malgré lui en politique, plus tard émigré par principe en France, où il sera assimilé à l'école économique de Paris autour de Say et de Frédéric Bastiat, Cherbuliez revient en Suisse, où il est nommé à Lausanne puis à la première chaire d'économie politique de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich. En dépit de ce parcours et de son influence sur le plan économique, universitaire et politique, il ne laissera pas de disciple se réclamant de son œuvre. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir produit un corpus considérable, qu'il est intéressant d'approfondir pour mieux comprendre certains enjeux actuels.

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Éditions Slatkine

24 septembre 2019