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La sociologie autrement

À propos de l'œuvre importante du sociologue français Raymond Boudon, disparu ce printemps.

Le penseur d'envergure internationale Raymond Boudon (1932-2013), disparu subitement ce printemps, laisse une œuvre majeure qui définit dans une large mesure la sociologie en tant que science. Se fondant sur la base raisonnable de l'individualisme méthodologique, dans le sens où seuls les individus peuvent agir et décider, il contribue de façon décisive à la théorie de la rationalité. Il bâtit sur l'idée fondamentale que la raison est le trait distinctif de l'être humain, qui lui permet d'accéder à des représentations fondées du réel et de le guider dans son action, en fonction de ses ressources cognitives et sociales.

Boudon réfute les sophismes illibéraux qui consistent à accorder les chances de l'individu à des facteurs externes à lui-même et les comportements au milieu plutôt qu'aux raisons individuelles. Dans sa discussion classique L'Inégalité des chances (1973), il montre déjà que les inégalités, dans une société libre, ne sont pas le résultat d'un héritage, mais du désir de mobilité sociale, et qu'une politique égalitariste, en particulier dans le contexte scolaire, ne mène pas à une réduction des inégalités, mais tend à conduire à l'échec. Opérant dans une discipline fortement imprégnée de marxisme, Raymond Boudon est néanmoins toujours resté optimiste, estimant que la réalité (dont la réussite universelle de l'économie libérale) finirait par affaiblir les idéologies. Son œuvre prolifique témoigne de sa vitalité.

Dans son remarquable essai L'Idéologie ou l'origine des idées reçues (1986), ainsi que dans les livres ultérieurs L'Art de se persuader des idées fragiles, douteuses ou fausses (1990) et Le Juste et le vrai (1995), Raymond Boudon explore l'émergence des connaissances et des idées. S'appuyant sur sa méthodologie, il estime que si les individus croient à une idée, c'est qu'ils ont de bonnes raisons de le faire, indépendamment de facteurs psychologiques, biologiques ou culturels. Ainsi des idées erronées (comme celle qu'une réduction du temps de travail crée des emplois) peuvent être rationnelles, bien que les raisons d'y croire puissent être modifiées si le contexte cognitif dans lequel l'individu se trouve est différent. C'est un plaidoyer pour les armes libérales de l'argumentation et de la persuasion.

L'œuvre impressionnante de Raymond Boudon porte également sur les normes, les valeurs et les sentiments moraux, qu'il théorise dans plusieurs ouvrages. Dans son étude empirique Déclin de la morale? Déclin des valeurs? (2002), il ne constate aucun recul des valeurs classiques, mais une évolution dans certains domaines, comme l'épanouissement et la responsabilité dans le monde du travail, ainsi qu'une plus grande tolérance envers les différences et les comportements qui ne nuisent pas à autrui. Grand admirateur de l'analyse d'Alexis de Tocqueville sur de nombreux phénomènes, dont les résistances au libéralisme, Raymond Boudon y consacre aussi un livre, Tocqueville aujourd'hui (2005), qui, comme beaucoup d'autres du grand sociologue, mérite d'être redécouvert.

15 avril 2013